LA PAROLE D’ÉTOFFE – Yve Bonnefoy
La poésie : entendre le son dans les mots, et par l’euphonie des rythmes, des assonances, donner forme à des phrases où ce ne sont plus les seules notions qui décident de la parole. Du coup ces notions en sont déréglées dans l’esprit, elles s’amincissent ; puis se déchire ou presque le système qu’elles étaient, cette vaste image que nous nommons notre monde. Et l’être au-delà, l’inentamé, l’absolu, affleure dans le poème — pour notre bien.
Patrice Hugues trace des mots sur des étoffes, parmi leurs motifs, leurs rayures. Et nous imaginons que ces étoffes s’étendent, se font drapeaux qui se ploient et se déploient
dans le vent, ou capes de trop de plis qui ne cessent pas de se recouvrir, de glisser : situations où ces mots qui y demeurent visibles vont se superposer, se mêler, former d’étranges bouts de paroles ou même des fragments de nouveaux vocables. N’est-ce
pas, par le dehors cette fois, le même travail de refus del’économie des notions que dans l’écriture poétique, et avec le même effet de révélation fugitive de la réalité transverbale ? Patrice Hugues invente une nouvelle façon de faire poésie du langage.
Mais faisons avec lui un pas de plus. Tout textile est un texte, nous a-t-il enseigné, dans son livre qui fera date : « Le langage du tissu ». En tous les points de la trame se forment des signés, qui tiennent un discours, que ce soit celui du groupe social, dans les
cultures anciennes, ou tel autre, plus subversif. Dans les deux cas, toutefois, c’est donc quelque chose de cohérent, selon les notions, ce que l’on peut dire une prose. L’étoffe bien étalée est un grand livre de prose.
Mais qu’on l’élève au bout d’une hampe, pour qu’elle tournoie et claque, trouée parfois de lumière ; qu’on l’offre — robe-très lourde ou très mince, velours ou gaze — aux mouvement imprévus d’un corps : et ces signes vont se mêler, cette fois encore, cette image du monde se dérégler, elle aussi. Ce sera l’accès à la poésie de cette langue d’étoffe.
Grâce soit rendue à Patrice Hugues de nous montrer que la poésie est ainsi et partout dans notre vie quotidienne. De nous dire pourquoi « la soie, en foule et de lys pur, des oriflammes » peut exalter Rimbaud, quand celui-ci n’a pourtant que méfiance
pour les consignes sociales. Pourquoi l’amour peut naître d’une main plissant une jupe. Pourquoi un grand espoir instinctif, mystérieux, peut flamber soudain, pour l’enfant tourné vers les vitres, à cause simplement d’un peu de brise dans les rideaux.
Yves Bonnefoy.
ET LA MÉMOIRE – Pierre Nora
Mes seuls titres à figurer ici sont la reconnaissance admirative et l’amitié ; une amitié avec Patrice Hugues qui remonte à l’agrégation, ensemble préparée. Mais, quand aussitôt après, il a décidé d’abandonner l’histoire pour la peinture, je l’ai regardé, fragile et têtu, s’engager dans la recherche d’un art populaire et d’autant plus douteux que dominé, en cette fin des années cinquante, par le modèle du réalisme socialiste. Une voie sans issue.
Vingt ans après, c’est un artiste autonome et conscient que j’ai retrouvé. Parfaitement maître de l’instrument d’expression qu’il s’était donné, le tissu, dont il jouait sur le double registre de la connaissance et de la création, de l’intelligible et du sensible. Là est son originalité. C’est Patrice Hugues qui m’a fait comprendre la richesse du thème et le langage universel de sa musique. Ce qu’il avait d’omniprésent, d’amical et de profond.
Le fil d’Ariane qu’il offrait pour aller, lange et linceul, de la naissance à la mort, depuis les vieilles civilisations jusqu’à nous, du monde extérieur à notre propre corps, du plus trivial
au plus symbolique. Quel formidable trésor de complexités internes dissimulait son apparence. Et les conciliations et réconciliations infinies qu’il offrait : entre le concret et
l’abstrait, entre la vue et le toucher, l’industriel et l’artisanal, l’historique et l’esthétique, la matière et le signe.
C’est encore lui qui m’a rendu conscient que nous étions les produits et peut-être les victimes d’une civilisation qui, en dépit des apparences, avait contribué plus que toute autre, depuis la Renaissance, à effacer le langage immédiat et général du tissu. Par sa fixation sur la peinture, l’écriture et l’architecture comme modes majeurs de l’expression occidentale. Par la révolution industrielle elle-même, dont la première s’est largement faite autour de la production textile, et qui avait renvoyé le tissu vers le subalteme,la féminité et la décoration.
Indépendamment de sa valeur esthétique propre, l’œuvre de Patrice Hugues tire sa force et sa raison d’être de cette réhabilitation d’un support. Elle redonne présence et vie
à une langue que tout le monde parle, mais dont on a oublié la saveur et les pouvoirs.
C’est en cela qu’elle intéresse et touche l’historien de la mémoire que je suis, de mon côté, devenu. Nos chemins étaient parallèles. On ne s’était, en fait, mon ami, jamais quittés.
Pierre NORA.